La cérémonie de Santéria

Episode 5

Nous sommes tous tour à tour des îles à double tour - Le Malecon avec toi.La Havane 2002 © Gwenaëlle Sachet

Nous sommes tous tour à tour des îles à double tour – Le Malecon avec toi.La Havane 2002 © Gwenaëlle Sachet

La deuxième Casa particular où j’habite à La Havane n’est pas déclarée. Ma chambre est au premier étage.

En février 2002, je rencontre I dans le bus de l’Ecole Internationale de ciné et de télévision de San Antonio de los Baños qui raccompagne les salariés et les étudiants à La Havane. Nous nous apercevons aussitôt que nous avons une connaissance en commun. Je lui explique que je suis en train de préparer un petit film sur les «Casas particulares», chambres chez l’habitant. Comme il vit à La Havane, il sait comme moi qu’il y a des Casas particulares déclarées et d’autres pas. Il me dit qu’il vit dans une maison qui n’est pas déclarée pour la location et que la propriétaire est vraiment très spéciale.

C’est une femme qui loue plusieurs chambres à 5 dollars par jour. Ce sont de petits appartements-chambres avec salle de bain et coin pour cuisiner. C’est selon lui une maison où l’on fait de la Santéria et des Tambores qui sont des cérémonies religieuses cubaines. Lorsqu’elle loue à des gens, il faut qu’elle sache comment ils ont eu son adresse pour être sûre de ne pas avoir de problèmes avec eux ensuite et avec la loi. J’allais me faire une propre idée de ce lieu qui serait forcément influencée par cette première conversation.

Lorsque j’arrive dans cette nouvelle maison, celle de O, j’ai un gros sac de voyage sur le dos. C’est le début de l’après-midi. J’arrive dans la maison mais pas encore dans la famille. Je passe l’après-midi à faire des aller-retours entre ma chambre et la cour. Je dis bonjour à tous ceux qui entrent dans la cour mais je ne connais personne. Je sais que je suis chez des gens mais je sens aussi que je suis dans le dispositif de l’hôtel. Je vois que tous entrent dans la chambre de l’étudiant I même quand il n’est pas là : soit pour prendre quelque chose dans le frigidaire, soit pour utiliser l’évier. Sa chambre est la continuité de la maison qui est juste en face, de l’autre côté de la cour. La mienne est au premier étage et je vais y rester une semaine et demie.

Nous sommes tous tour à tour des îles à double tour - Vision.La Havane 2002 © Gwenaëlle Sachet

Nous sommes tous tour à tour des îles à double tour – Vision.La Havane 2002 © Gwenaëlle Sachet

Le soir dans sa chambre l’étudiant I me dit que la famille va avoir besoin de moi le lendemain.
« –  De quelle sorte d’aide ?  lui-ai-je demandé. »
Il me répond qu’il va y avoir une cérémonie et qu’il va falloir la préparer en plumant les poulets par exemple. Les poulets en cage dans la cour étaient donc là pour ça ! C’était la première raison à laquelle j’avais pensé lorsque j’avais vu les six cages dans un coin de la cour. J’y avais aussi vu six pigeons vivants qui avaient passé toute la journée dans un filet.

Il m’a expliqué que la famille allait faire une cérémonie de santé afin d’entrer en contact avec le saint Oshum pour qu’il soigne O la propriétaire, ainsi que sa fille et son petit-fils. Il a ajouté que ça n’allait pas être une cérémonie pour recevoir les saints. Personne n’allait sentir entrer un saint en lui : seulement un contact. Les gens allaient chanter et danser. Une partie de la cérémonie se ferait avec tout le monde mais que certains moments seraient réservés aux initiés. Je lui ai demandé s’il était initié.
« – Pas encore me répondit-il. »
Je lui ai dit que je n’avais jamais été présente lors d’une cérémonie de ce genre mais que j’aimerai y participer en faisant ce que je pourrai et ce que l’on me demandera.

Lorsque I m’a parlé de la cérémonie, je me suis souvenue de toutes les personnes que j’avais pu croiser dans les rues de La Havane et qui étaient habillées tout en blanc. Le lendemain, le chant du coq me réveille à 6 heures. Je suis assise sur une petite chaise. O vient de se lever. Comme elle est proche de moi je lui dit que I l’étudiant m’a prévenu que je pouvais peut-être aider ce matin.
« Je suis Santera. Est-ce-que tu sais des choses de cette religion ?  me demande-elle. »
«  – peu  lui dis-je. »
Alors elle m’explique comme l’avait fait I, que nous allions faire une cérémonie afin de soigner sa fille et son petit-fils.

Nous sommes tous tour à tour des îles à double tour - Taxi . La Havane 2002 © Gwenaëlle Sachet

Nous sommes tous tour à tour des îles à double tour – Taxi . La Havane 2002 © Gwenaëlle Sachet

Je suis restée dans la cour pour pouvoir les aider dès qu’ils en auraient besoin. La première chose que l’on m’a demandé a été de couper de la chair de noix de coco et un tubercule en petits bouts qui ont été mis dans de petites assiettes. Il a fallu ensuite que j’aille dans la rue chercher des fleurs rouges avec des feuilles. Je me suis souvenue que la veille, j’avais vu une femme en train de cueillir ces mêmes fleurs. J’ai juste eu à sortir de la maison et à traverser la rue. Lorsque je suis revenue dans la cour, j’ai vu que sur la table il n’y avait plus quatre petits pots en plastique mais 21. Il étaient remplis de pain, de haricots secs, de semoule, de riz, de noix de coco et d’œufs. Trois personnes sont apparues dans la cour et sont entrées dans la maison. Elles apportaient trois pots. Une femme âgée est ensuite arrivée. On me l’avait présenté la veille en me disant que c’était la grand-mère. Aujourd’hui O me la présentait en tant que Santera. Les trois femmes qui préparaient à manger dans la cuisine avaient maintenant un tissu blanc sur la tête. J’ai décidé de remonter dans ma chambre pour me faire un thé. J’ai vite éteint l’eau que j’avais mise à chauffer et je suis redescendue en courant.

Nous sommes tous tour à tour des îles à double tour - Le fumeur.La Havane 2002 © Gwenaëlle Sachet

Nous sommes tous tour à tour des îles à double tour – Le fumeur.La Havane 2002 © Gwenaëlle Sachet

La propriétaire O m’a dessiné un trait blanc sur le front et m’a mis une casquette blanche. Toutes les têtes étaient couvertes par des chapeaux ou des carrés de tissu. Un homme qui avait un bâton enroulé dans un tissu rouge a commencer à marquer le rythme de deux temps en tapant sur le sol. Des phrases sont dites en Yoruba. La cérémonie a continué dans la maison, dans la chambre du fond. Tout le monde n’y a pas été. Je suis resté dans la cour. Une femme qui vivait aussi dans la maison m’a demandé de nettoyer le riz pour le déjeuner. Pendant que nous préparions le repas, je regardais en direction de la chambre. Un drap blanc avait été posé en guise de porte et qui laissait entrevoir ce qui s’y passait. La cérémonie semble devenir la préparation du repas : le repas est la cérémonie. Certains petits récipients en plastique qui étaient sur la table sont maintenant vides. Ils ont été vidés dans la casserole pour le repas !

La voisine a fait passer son bébé par dessus le mur qui séparait sa maison de celle de O. Elle voulait que « le saint nettoie son enfant.» Cela consistait à lui passer une poignée de graine devant le visage comme le faisaient les adultes. Les Santeros ont fait une ronde. J’ai aussi été autour des paniers lorsqu’ est venu le tour des non-santeros. Je me suis approchée du cercle en demandant ce qu’il fallait que je fasse. Une femme m’ a dit de regarder la personne qui été à coté de moi. La grand-mère a ajouté qu’il fallait que je commence par le coco et le mais. J’ai donc pris une poignée de coco que j’ai embrassé et passé sur ma poitrine.

Gwenaëlle Sachet