Los Pinos

Episode 6

Nous sommes tous tour à tour des îles à double tour - Dans un immeuble face au Malecon.La Havane 2002 © Gwenaëlle Sachet

Nous sommes tous tour à tour des îles à double tour – Dans un immeuble face au Malecon.La Havane 2002 © Gwenaëlle Sachet

Nous vivons chez une péruvienne avec elle et ses trois enfants dans la ville de Los Pinos près de la Havane. Nous parlons du travail, de l’école et de l’émigration à Cuba.

Mon ami Ernesto qui est argentin venait d’arriver du Costa Rica. Nous nous étions retrouvés à la Havane où je venais de passer une semaine. C’était maintenant tous les deux que nous allions chercher un nouvel endroit pour habiter. Ernesto arrivait avec le numéro de téléphone de la mère d’une amie du Costa-Rica qui vivait près de La Havane, à Los Pinos. Voila ce que j’ avais compris en février 2002 : les cubains ne peuvent pas recevoir d’étrangers chez eux mais cela ne posait pas de problème car la mère de l’amie qui nous invitait à vivre chez elle était péruvienne. C’était une superbe invitation. Il n’était plus question de location en Casa Particular chez l’habitant et d’argent.

Nous avons donc passé deux semaines chez cette amie avec ses enfants de 15 ans, 18 ans et 23 ans. Un de ses fils nous avait prêté à Ernesto et moi la pièce, où il dormait normalement, pendant deux semaines. Il était allé dans celle de sa sœur et de son frère.

Cette amie me propose de me faire des photocopies à son travail si j’en ai besoin. Elle pourrait m’en faire mais il faut que j’achète le papier. A son bureau, du jour au lendemain il arrive qu’elle ne trouve plus son paquet de feuilles.
« – Il y a du rationnement de feuilles et même de photocopieuses » m’a t-elle dit.
Elle croyait que même si elle apportait le papier, on pouvait lui dire que c’était l’encre qui était rationnée. Et si elle achète du tonner avec ses collègues, elle était sûre qu’on lui dirait que ce n’est pas possible parce que ça utilise l’électricité.
«- Je sais que ça peut paraître fou ou étrange pour un étranger qui vient d’Europe » a-t-elle ajouté.

Au travail, ils étaient obligés d’apporter leur propre sucre pour prendre le café. Elle disait qu’ils devaient prendre sur leur ration familiale obtenue avec la Libreta et que ce n’était pas normal. Pour ne pas aller travailler c’était simple. Il fallait seulement aller voir le médecin du quartier et lui dire que l’on était dépressif et que ceux qui demandaient de faux certificats n’avaient rien compris. C’était pour cela qu’il y avait toujours autant de gens absents selon elle.

Au lycée, les élèves doivent pendant plus d’une semaine aider les brigades spéciales à faire le recensement de la population. Ils doivent aller chez les gens et leur demander combien de personnes habitent dans la maison. Le fille de notre amie qui a quinze ans dit que ça dure toute la journée , que c’est très fatiguant et l’on ne leur donne pas de repas. Elle a des amis qui n’ont pas assez d’argent pour s’acheter quelque chose à manger. Durant cette semaine, beaucoup d’élèves ne se présentent pas. Elle a donc décidé qu’elle n’irait pas la semaine d’après car on profite eux, qui contrairement aux brigades spéciales ne sont pas payés.

Nous sommes tous tour à tour des îles à double tour - Les enfants savent aimer. La Havane 2002 © Gwenaëlle Sachet

Nous sommes tous tour à tour des îles à double tour – Les enfants savent aimer. La Havane 2002 © Gwenaëlle Sachet

Pour l’anecdote, elle m’a raconté qu’une fois ils avaient voulu faire la grève dans son lycée à cause d’un professeur qui ne leur laissait jamais le temps de terminer leur contrôle. Elle a été convoqué dans le bureau de la directrice qui lui a dit qu’elle était une « gusano », qu’elle était contre le gouvernement de Castro parce que sa mère était péruvienne. Elle lui a répondu que ce n’était pas vrai et que si c’était le cas elle ne vivrait pas à Cuba : qu’elle serait déjà partie car avec la nationalité de sa mère elle peut sortir du pays.
Notre amie et ses enfants peuvent sortir de Cuba car la mère a nationalité Péruvienne.

Son fils de 23 ans a une petite amie qui vit aux États-Unis depuis un an et qui lui écrit. Elle lui téléphone tous les dimanches soirs. Elle a gagné au Bingo : loterie américaine qui donne des permis de séjour au cubains. Son père avait envoyé une carte pour elle lorsqu’elle avait peut-être 13 ans. Elle l’a « gagné » à 18 ans puis est partie avec son père. Elle travaille dans un supermarché toute la semaine et suit aussi des cours de cosmétique dans une université parce qu’elle a réussi à avoir une bourse. Elle lui dit que c’est très dur, qu’elle travaille beaucoup, très tard le soir et même les week-end. Elle n’a pas beaucoup d’amis, pas d’horaire fixe et que s’il ne vient pas la rejoindre elle reviendra à Cuba.

Lorsque j’étais à Cuba en février 2002, si un cubain sortait plus de 11 mois de Cuba il perdait sa nationalité (mais cela a changé en 2013). Il y avait différentes autorisations pour sortir de Cuba. Notre amie avait une fille qui vivait au Costa-Rica et qui avait la double nationalité, cubaine et péruvienne. Elle n’avait pas fait le nécessaire pour faire valoir la nationalité péruvienne de sa mère. Elle se retrouvait à devoir payer une somme importante chaque mois depuis qu’elle avait dépassé le 11 ème mois hors de Cuba.

Gwenaëlle Sachet